Jean LAMOUR, serrurier du Roy

(Dernière modification le 23 juin 2004)
Le 26 août 1670, les troupes du roi de France envahissent Nancy. Le duc de Lorraine Charles IV s'enfuit précipitamment du palais ducal, et pour la seconde fois, la Lorraine va connaître l'occupation française; elle durera 28 ans, le temps d'une génération. Louis XIV est alors âgé de 52 ans, il va se fixer à Versailles où l'on travaille activement à l'édification du plus magnifique palais de toute l'Europe.
C'est durant cette occupation, en 1684, qu'un maître serrurier français, âgé de 26 ans, quitte Charleville pour venir s'établir à Nancy, petite capitale déchue qui compte alors moins de vingt mille habitants. Il s'appelle Jean-Baptiste Lamour, fils d'un autre Jean-Baptiste Lamour, taillandier à Charleville, et d'Elisabeth Blanchet. Les taillandiers travaillaient le fer à la forge pour fabriquer divers produits : les oeuvres blanches qui comprenaient l'outillage qui coupe et tranche; la vrillerie, où l'on exécutait les petits outils de fer et d'acier en usage dans divers métiers; la grosserie qui concernait les ouvrages de fer pour la cuisine et le ménage; et enfin les ouvrages de fer blanc ou noir. Cet artisan était aussi serrurier et son fils avait été habitué dès l'enfance au travail du fer et au feu de la forge; il dut cependant faire un long apprentissage pour parvenir à la maîtrise, puis vint s'établir dans cette ville appauvrie par les guerres, dépeuplée, privée de ses structures traditionnelles. [...] Une dizaine de serruriers étaient établis à Nancy à la fin du XVIIe siècle, travaillant avec un ou deux aides; Jean-Baptiste devait être fort capable, puisque dès son arrivée il fut nommé serrurier de la ville, ce qui lui assurait un certain fonds de travail. Deux ans après son arrivée, il épousa à Saint-Sébastien, paroisse de la Ville Neuve qui n'était pas encore l'église actuelle, Barbe Barbillon, fille de Pierre Barbillon, paveur, alors âgé de vingt-deux ans.
Le jeune ménage attendit douze ans la naissance d'un fils qui devait devenir justement célèbre, Jean-Baptiste, communément appellé Jean et baptisé le 26 mars 1698 à Saint-Sébastien, ayant pour parrain Jean-Antoine Orphenod et pour marraine Demoiselle Anne Cordier.
L'enfant naît sous des auspices tout à fait favorables, puisque quelques mois plus tard, le 14 mai, le duc Léopold fait son entrée à Lunéville, marquant ainsi la résurrection de la Lorraine. [...]
Fils de Maître serrurier, le jeune Jean n'a pas eu de difficultés pour accéder à son tour à la maîtrise, mais une formation plus complète que celle qu'il pouvait trouver dans l'atelier familial lui était nécessaire. Aussi, vers l'âge de quatorze ans, se rendit-il à Metz en apprentissage;[...]Nous savons que le jeune homme "fit deux voyages à Paris pour se perfectionner dans la serrurerie et le dessin. En 1724, il fut serrurier de la ville de Nancy, S.A.R. Madame l'employa pendant sa régence."
Si ces voyages méritaient d'être mentionnés, c'est qu'ils eurent une grande importance pour sa carrière. En fait de voyages, ce furent certainement des séjours, pendant lesquels il travailla dans des ateliers ainsi que dans des agences d'architectes. C'est surtout le dessin qu'il avait à apprendre, car il connaissait déjà la forge. [...]
Les séjours ont dû se situer entre 1715 et 1719. En cette dernière année, Jean Lamour épouse Dieudonnée Madeleine Michel, de huit ans son aînée. Elle était fille de Jacques Michel, jardinier. Peu après il perdit son père, dont la veuve conserva le domicile et l'atelier et se remaria, cinq ans plus tard, avec Nicolas Poirot, orfèvre, graveur de S.A.R.. Des liens d'amitié s'établirent alors entre Jean Lamour et les membres de cette famille.
En octobre 1719, Lamour qui portait alors le titre de maître serrurier, louait à Madame Deville, veuve de Charles Nicolas, de son vivant maître serrurier, un appartement vis à vis de l'église Saint-Sébastien. Le bail a été conservé et donne la description de cette première installation du jeune maître qui, pour trois cent cinquante francs monnaie de Lorraine par mois, occupait une boutique, une cuisine et un autre cabinet, une courette et à l'étage deux chambres et un autre cabinet. Ce qui est intéressant à noter, c'est que la propriétaire laissait, dans la boutique, la forge, le billot de l'enclume, les établis et le bois pour mettre les étaux.
Voici donc Jean Lamour installé à son compte.
Nous sommes mal renseignés sur ce qu'il fait dans ses débuts, mais il est chargé en 1724 de la réparation des lanternes de la ville puis de l'entretien de la sonnerie des paroisses, grâce aux connaissances acquises à Metz. Il forge aussi les balcons des tours de la nouvelle Primatiale (notre cathédrale) et probablement les croix. [...]
En 1726, la ville de Nancy confie à Jean Lamour la charge de serrurier de la Ville aux gages de 10 francs barrois par an. Cette fonction honorifique lui vaut de nouvelles commandes, dont en 1728, pour l'église Saint-Evre, un "grillage" aux armes de la ville qui devait être fort ouvragé puisqu'il est estimé 1150 livres. Cette grille a disparu. Au même moment la ville lui fait faire un balcon pour la vieille Intendance, dans le pavillon Nord du Palais Ducal. Ce balcon a plus tard été vendu à Metz et a orné l'Hôtel du Gouvernement, devenu le Palais de Justice. De la Vieille Intendance, il reste cependant quelques éléments de balcon sauvés de l'incendie de 1872 et conservés au Musée Lorrain.
[...] En 1730, Lamour entre à la confrérie du Saint-Sacrement, il était d'ailleurs fort pieux et, comme nous le verrons après l'examen de sa bibliothèque, très intéressé par tout ce qui avait trait à la religion.C'est aussi à ce moment là que se termine la nouvelle église de Saint-Sébastien dont Lamour avait pu suivre la construction dirigée par l'architecte Jennesson et pour laquelle il exécutera les croix.
En 1738, Jean Lamour a quarante ans, c'est un homme grand, bien fait de sa personne, qui aime être bien habillé. On connaît de lui deux portraits. L'un le représente jeune, en tenue de travail, sans perruque, la tête couverte d'un madras. Le nez est fort, le visage plein, la bouche petite et bien dessinée, le regard vif. [...] L'autre est le très beau pastel du Musée Lorrain que Stanislas avait fait exécuter avec le sien pour l'offrir à son serrurier. Lamour est ici plus âgé, les traits un peu empâtés, le teint coloré (voir Photo). Les yeux sont bleus, le regard est doux, presque voilé. L'homme parait plutôt absorbé par ses propres pensées que prêt à s'adresser à un interlocuteur. Il est vêtu d'un splendide habit bleu galonné d'or et porte un élégant jabot de dentelle. Derrière lui, on aperçoit la silhouette des grilles d'or. Chacun connait la scène de la visite de Stanislas à l'atelier de son serrurier. Cette petite gravure de Collin illustre la première page du recueil de Jean Lamour; Elle est faite d'après un tableau de Bernard. On y reconnait bien les traits de Lamour, qui dépasse par la taille tous ceux qui l'entourent.
De son mariage, Jean Lamour avait trois enfants : une fille, Anne, née en 1725, et deux fils, Nicolas et Sigisbert. On ne sait rien des fils qui n'ont pas laissés d'héritiers, sans doute sont-ils morts jeunes. Par contre Anne épousa en 1747 Charles Georges, tabellion général dont elle eut quatre enfants, il est le trisaïeul de Mademoiselle Andrée George, dernière descendante de Lamour (ce qui n'est pas tout à fait vrai, puisque je suis là !).
Sources : Jean Lamour; Albert France-Lanord; Presses Universitaires de Nancy; Editions Serpenoises; © 1991

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